La résistible ascension de Martin Selmayr


Opinion exprimée par Jean-Luc Bernet, président du Mouvement Européen Gard

Martin Selmayr, c’est qui ? Ce nom, inconnu du grand public, va probablement revenir dans les informations qui nous arrivent de Bruxelles ou de Strasbourg. Voilà un haut fonctionnaire européen qui a réussi en 15 mois à se mettre à dos la quasi-totalité du Parlement et des représentants des États au Conseil de l'UE, sans oublier la presse et l’administration européenne elle-même. Et pourtant il sévit toujours imperturbablement, avec pour seul soutien celui qui l’a mis en place, le président de la Commission, Jean-Claude Juncker.

Martin Selmayr, directeur de campagne puis directeur de cabinet de Juncker, est depuis mars 2018 secrétaire général de la Commission européenne. Un poste considérable, qualifié par les observateurs de « tour de contrôle » de la Commission, auquel il est parvenu par un tour de passe-passe hallucinant : nommé d’abord secrétaire général adjoint de la Commission, étape obligatoire selon les règles statutaires, il est devenu le même jour secrétaire général. Dégât collatéral? La DRH du service juridique de la Commission, qui avait dû justifier la rapidité de cette promotion éclair, se suicide quelques mois plus tard...

Le Parlement, lui, se dresse aussitôt contre ce coup de force, ce qui n’empêche pas Juncker de maintenir Selmayr en mettant sa propre démission dans la balance. À un an des élections européennes, c’est le genre de menace qui calme, surtout du côté du PPE dont il était, en 2014, le Spitzenkandidat (tête de liste). La bronca s’est donc calmée, même si une bonne partie de l’hémicycle rongeait son frein en attendant la fin du mandat de Juncker.

Aujourd’hui on reparle de Selmayr: Juncker sur le départ, Ursula von der Leyen choisie comme présidente de la Commission à la surprise générale (ce qui ne veut pas dire qu’elle soit une mauvaise candidate!), Selmayr manœuvre en sous-main pour la faire trébucher au moment de son audition par le Parlement, lequel doit, rappelons-le, valider ou retoquer le choix du Conseil européen.

Mais entre ces deux moments, celui de sa nomination express (mars 2018) et celui de la transition entre deux mandatures (juillet-octobre 2019), Selmayr a encore fait parler de lui, bien que, là encore, cela soit ignoré du grand public: il laisse s’envenimer le différend frontalier qui empoisonne les relations entre la Slovénie et la Croatie depuis la fin de la Yougoslavie.

Il s’agit de l’attribution territoriale des eaux de la baie de Piran, soit 20 km de littoral entre la Croatie et l’Italie, au nord de l'Adriatique. L’acceptation par la Croatie du recours à un arbitrage international lui a permis de devenir en 2013 membre de l’UE, la Slovénie n‘ayant plus de raison de s’y opposer.

Après plusieurs années de procédure, la Cour internationale d’arbitrage de La Haye a tranché en juin 2017 en faveur de la Slovénie.

Fin de l’histoire ? Que nenni. Andrej Plenković, premier ministre croate depuis octobre 2016, tient ce jugement pour nul et non avenu et viole l’arbitrage en faisant escorter ses bateaux de pêche par la police croate dans ces eaux slovènes, même après l’entrée en vigueur définitive de l’accord, fin 2017. Que doit faire la Commission, gardienne des traités ? Poursuivre et faire condamner la Croatie, évidemment fautive, devant la CJUE (Cour de Justice de l'UE). Ce qu’elle ne fait pas. C’est normalement le rôle du secrétaire général de la Commission (Selmayr donc) d’engager la démarche, mais il ne bouge pas un cil. Bien plus, il déploie tous ses efforts pour faire échouer la saisine directe de la CJUE par la Slovénie, pourtant encouragée et soutenue par la médiatrice de l’UE, Emily O’Reilly.

Deuxième hasard étrange: au moment même (fin juin 2019) où la confusion s’installait sur la désignation d’un candidat acceptable à la tête de la Commission, le nom de Plenković apparait dans la presse comme éventuelle solution de compromis. Et ceux qui assistent alors aux auditions des différents candidats par les chefs d’État ou de gouvernement n’en croient pas leurs yeux : à chaque interruption de séance, au vu et su de tous, Selmayr se précipite vers Plenković et le "chauffe" à la manière d’un entraineur de boxe soutenant son poulain entre deux reprises (l’image est de Jean Quatremer, correspondant de Libération à Bruxelles, qui ne décolère pas devant le scandale). Et tant d’énergie, pourquoi ? Tout simplement parce qu’avec von der Leyen, les jours de Selmayr à son poste seraient comptés, alors qu’avec Plenković, qui serait plus manipulable, l’avenir s’annoncerait bien !

Finalement, Selmayr a fait chou blanc et a démissionné presque aussitôt, Ursula von der Leyen ayant réussi son examen de passage (de justesse, il est vrai), et quoi qu’on pense de sa candidature, l’image de l’Europe n’avait pas besoin de turbulences supplémentaires”. En outre, il lui reste maintenant à constituer son équipe, c’est là qu’on jugera de sa sincérité et de sa crédibilité. Tous les Selmayr du monde n’y peuvent rien : c’est maintenant le Parlement qui a la main. Le système du Spitzenkandidat a été, certes, mis entre parenthèses, mais la solution retenue, appelons-la « centriste », permet au moins d’aller de l’avant.

Nous aimons l’Europe, nous aimons l’Union européenne, nous pensons que la Commission, bien plus que le Conseil, est dépositaire et garante de l’intérêt général des Européens. Nous rappelons en chaque occasion que les accusations d’excès bureaucratique ou de déficit démocratique n’ont pas lieu d’être (on mesure chaque jour la vacuité de ces accusations). En l’occurrence il ne s’agit d’ailleurs pas de bureaucratie, puisqu’au contraire les règles sont claires, et garantissent un fonctionnement équilibré et équitable. Il s’agit de dénoncer ceux qui semblent mépriser ces règles pour leur intérêt personnel.

Notre Europe est un ensemble d’institutions vivantes, donc aussi exposées au mal. C’est donc aussi notre rôle de le repérer et de le dénoncer.

Jean-Luc Bernet, président du MEF 30

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