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L’économie de la Grèce et l’Europe

La présentation sur la Grèce et l’Europe par Mme Lecointre, qui enseigne l’économie au CADREF (*) à Nîmes, après une carrière universitaire, a enfin pu se faire le 17 mars, après avoir été reportée puis annulée en dernière minute en décembre 2021 pour cause de Covid.


Mme Lecointre connaît bien la Grèce, où elle fait souvent de longs séjours et a même acheté une maison dans une île, à l’écart des plages bondées de touristes. Elle parle d’ailleurs avec un naturel touchant et une grande affection de « son village ». Pour autant elle porte sur les Grecs un regard très lucide, parfois critique, qu’elle nous a fait partager lors de cette soirée, où une partie de l’assistance lui était familière puisque suivant ses cours au CADREF. Une soirée passionnante pour tous, avec un heureux mélange de rigueur scientifique, appuyée sur une gros travail documentaire, et d’impressions et d’expériences personnelles, décrites avec humour et beaucoup d’affection pour la capacité d’accueil chaleureux des Grecs. Un grand merci à l’association franco-hellénique nîmoise « Les Argonautes », qui a mis en relations Mme Lecointre et la Maison de l’Europe de Nîmes et le Mouvement européen du Gard.


La décision d’intégrer la Grèce dans l’Union européenne (ce qui a été effectif début 1981) a été prise à la fin des années 70 en partie sur des sentiments vis-à-vis du « berceau de la démocratie » (à l’époque antique, il est vrai, limitée à une petite partie de la population !), peu de temps après la fin de la dictature des colonels. Citons Valéry Giscard d’Estaing : « On ne peut pas laisser Platon à la porte de l’Europe ». En 2001 le Grèce rejoint la zone euro. Cependant l’économie grecque, peu développée, n’y était pas prête. Les aides européennes au développement puis l’entrée dans la zone euro ont donné à la population un sentiment de protection (réelle) par l’Europe et d’abondance infinie, les banques et les cartes de crédit se sont multipliées : « Même dans mon village, les familles avaient plusieurs cartes bancaires, qui paraissaient sans limites ».



Pour autant les insuffisances de la Grèce se maintenaient : une rotation du pouvoir politique entre quelques grandes familles (Papandréou à gauche, Karamanlis et Mitsotakis à droite) avec beaucoup de clientélisme et de népotisme, un très gros effort consacré à la défense (il suffit de regarder une carte pour en comprendre la raison), peu de rigueur dans le calcul et la perception des impôts, un nombre de fonctionnaires tout à fait excessif (avec « une assiduité au travail ... relative »), un système de retraites généreux à l’excès, et une aversion des citoyens pour les impôts et même pour une épargne sous forme monétaire : on épargne en construisant des maisons pour ses enfants. Mme Lecointre attribue cette attitude des citoyens grecs au souvenir perpétué de l’appartenance à l’empire ottoman : l’État était alors perçu non pas comme un protecteur mais comme un prédateur, qui avant tout percevait des impôts et était à l’affût de toute richesse ponctionnable des citoyens.


Survient en 2008 ce qu’on a appelé la « crise grecque » ou « crise de l’euro à cause de la Grèce » ; le déficit public, maquillé pour permettre l’entrée dans la zone euro, est révélé à l’occasion d’un changement de gouvernement : il est en réalité de 13 % du PIB alors que la limite pour la zone euro est de 3 % ! Crise de confiance dans la signature de la Grèce, on ne consent à lui prêter qu’à des taux extravagants, plus de 20 % par an...


L’Union européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international (la fameuse « troïka », si honnie des citoyens grecs) acceptent de prêter à la Grèce pour éviter qu’elle soit en défaut de paiement (en mots moins policés : en faillite) et éviter aussi qu’elle doive sortir de la zone euro, voire de l’Union européenne, avec la possibilité que la crise s’étende à d’autres pays également en difficultés : Espagne, Irlande et Portugal. Ces prêts sont sous conditions de mesures d’austérité : diminution du nombre de fonctionnaires, forte diminution des retraites, progrès dans la perception de l’impôt, rigueur accrue dans les dépenses de santé. Des mesures évidemment ressenties très douloureusement par la population : voir sa pension de retraite amputée du jour au lendemain de 30 ou 40 % ne laisse personne indifférent !!


Début 2015 l’extrême gauche emporte les élections et Alexis Tsipras devient premier ministre. Va-t-il satisfaire les demandes populaires de retour à une situation sans austérité, « quoi qu’il en coûte » toutes vannes ouvertes ?


Pour Mme Lecointre, Tsipras a fait passer l’intérêt du pays avant ses propres convictions politiques, il s’est comporté en véritable homme d’État, contrairement à son célèbre ministre des Finances Yanis Varoufakis, beaucoup plus doctrinaire et rapidement écarté. Malgré les risques d’impopularité, Tsipras applique en grande partie les mesures de rétablissement des grands équilibres qui sont imposées au pays.


Les résultats sont au rendez-vous, le déficit public se réduit, le chômage recule, au prix de mesures ressenties douloureusement par la population (beaucoup de familles ont dû vendre des maisons, qui constituaient leur épargne... des touristes d’autres pays européens en ont profité pour les acheter à bon prix !). La Grèce dégage même un excédent primaire de son budget (excédent avant prise en compte des charges de remboursement de la dette).


En juillet 2019 Tsipras perd les élections législatives et c’est un gouvernement de droite qui prend les rênes de la Grèce, avec à sa tête Kyriakos Mitsotakis.


Aujourd’hui l’économie de la Grèce a été assainie (au prix de la vente d’actifs importants à des intérêts privés, comme le port du Pirée vendu à une société chinoise), tout en restant fragile et soumise aux aléas du tourisme, l’établissement d’un cadastre fiable progresse – avec à la clé la perception de taxes foncières-, et l’État grec peut à nouveau emprunter sur les marchés financiers internationaux à des taux de peu supérieurs aux taux d’emprunts allemands ou français tout en commençant à rembourser des emprunts, notamment ceux contractés auprès du FMI.


Il reste quelques situations particulières dont on a beaucoup parlé et qui sont étonnantes pour des Français : en premier les exemptions ou réductions d’impôts dont bénéficient l’Église orthodoxe grecque et les grands armateurs. Mme Lecointre, sans nier cette situation qui a d’ailleurs été un peu corrigée, souligne que l’Église orthodoxe joue en Grèce un rôle social très important et remplace en partie l’État dans ce domaine, et que les armateurs grecs sont une grosse source d’emplois et pourraient très facilement s’immatriculer dans d’autres pays plus accommodants si on les taxait trop lourdement.


Alors tout est-il pour le mieux pour la Grèce et pour les Grecs ?

Mme Lecointre a beaucoup nuancé ce point de vue, en se posant et posant deux questions fondamentales :

- la Grèce va mieux, mais en est-il de même pour les Grecs dans leur ensemble ? Pas sûr...

- au moment où le montant réel de la dette publique de la Grèce a été révélé, il s’agissait de 30 milliards d’€. Passer l’éponge sur ce montant en lui prêtant ou donnant de quoi rembourser était tout à fait à la portée de l’Union européenne et aurait évité des épisodes très douloureux pour la population grecque. Cependant les pays de l’Europe du nord, notamment l’Allemagne, très attachés au respect « vertueux » des équilibres des comptes publics, ont absolument tenu à ce que le « mauvais exemple » de la Grèce ne se propage pas à d’autres pays ; à l’époque en plus le credo des économistes était le rétablissement des équilibres budgétaires, à coups de plans d’austérité. Le résultat est que de plan d’aide par des prêts à taux élevé en plan d’aide suivant, aujourd’hui la dette publique grecque est de près de 300 milliards d’€, avec au passage beaucoup de souffrances pour la population grecque. Sera-t-elle un jour totalement remboursée ? On peut en douter. Et aujourd’hui le credo des économistes est devenu beaucoup plus souple, à la lumière des dépenses consenties pour éviter l’asphyxie des économies par l’épidémie du Covid 19. A posteriori (c’est toujours plus facile, évidemment), les décisions de l’UE et de la « troïka » ont-elles été les meilleures ? Pas si sûr...


Jean-Jacques SMEDTS

(*) Université de la culture permanente et du temps libre

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