L’après-Brexit : premières difficultés

Fin 2020 Boris Johnson faisait miroiter aux « sujets de Sa très gracieuse Majesté » un avenir radieux avec « l’air du grand large, sans les entraves et les contraintes de l’UE », et le « moment formidable » de la signature de l’accord d’après-Brexit le 24 décembre 2020.

Les premiers mois après cet accord font déjà apparaître des difficultés et l’avenir ne sera probablement pas aussi radieux qu’annoncé…

Du point de vue de la politique internationale, il n’est pas certain du tout que le Royaume-Uni puisse trouver une place qui compte dans un monde qui voit de plus en plus s’installer des rivalités entre des géants : les États-Unis, la Chine, la Russie et bien sûr l’UE. Le Royaume-Uni a bien conservé (comme la France) un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, mais n’est-ce pas un reste historique de l’après-2ème guerre mondiale ?


Sur le plan économique, les échanges commerciaux avec l’UE ont très nettement diminué (l’Europe des 27 représentait 47 % des exportations du Royaume-Uni). Il est vrai que les entreprises avaient constitué des stocks en 2020 en prévision de l’appari tion possible de droits de douane et d’un acheminement moins facile. Il y a eu quelques manques de fruits et légumes frais dans les étals britanniques. Des chaînes de magasins britanniques réduisent ou suppriment leurs implantations dans des pays membres de l’UE.


Certes les produits britanniques sont importés dans l’UE sans droits de douane, mais à condition que la fabrication ou transformation de ces produits ait été faite pour plus de 50 % au Royaume-Uni. Ce n’est pas forcément le cas des voitures assemblées au Royaume-Uni mais dont la plupart des composants viennent d’autres pays, UE ou pas (par exemple les batteries, les moteurs et l’électronique pour les voitures électriques). Au mois de janvier 2021, les exportations de viande vers l'UE (mouton, bœuf Angus…) étaient au quart de leur niveau de l'an dernier selon les producteurs, et les pêcheurs écossais estimaient avoir perdu plus d'un million d'euros par jour.

Un petit exemple qui montre l’imbrication des économies du Royaume-Uni et de l’UE : le bonbon Percy Pig, tête de cochon rose aux oreilles colorées translucides, très populaire outre-Manche, un classique de Marks & Spencer. Les bonbons sont fabriqués en Allemagne et importés par Marks & Spencer, qui les ré-exporte ensuite vers ses filiales européennes (Irlande, France et République tchèque). La part du Royaume-Uni dans le produit est évidemment minime et des droits de douane vont s’appliquer… y compris pour les bonbons vendus en Irlande du Nord : en effet cette partie du Royaume-Uni reste dans la Marché unique, la frontière UE - Royaume-Uni étant en mer d’Irlande, donc en pratique aux trois ports d’Irlande du Nord. Les médias britanniques se sont emparés de ce sujet très symbolique et le cochon rose a été qualifié de « première victime du Brexit ».


Autre exemple plus pittoresque et moins sucré : les anguilles du Lough (lac) Nead en Irlande du Nord. L’Irlande du Nord étant restée dans le Marché unique européen, les pêcheurs peuvent continuer à les exporter vers les Pays-Bas qui en sont très friands… mais ils ne peuvent plus les exporter vers l’Angleterre car cette anguille (très prisée en gelée à Londres) est une espèce protégée qui ne peut être exportée que vers des pays membres de l’UE. Et pour maintenir la population d’anguilles dans ce très grand lac les pêcheurs achetaient des civelles (très jeunes anguilles, transparentes) presque en face, au Pays de Galles : importation maintenant interdite. Les civelles sont achetées en France, où on les pêche dans les estuaires des fleuves atlantiques ; il faut les faire venir par avion et c’est plus cher… Ces contraintes pourraient évidemment s’arranger mais il faudra des discussions donc du temps. Le diable peut se cacher dans les détails…


La City, principal poumon financier européen et joyau de l’économie britannique, a elle aussi perdu quelques plumes, au profit d’Amsterdam, Bruxelles, Francfort, Luxembourg, Milan ou Paris. Ce n’est certes pas une hémorragie, mais les flux sont dans un seul sens… Exemple très récent : le dépôt et règlement/livraison des titres irlandais (actions, obligations et fonds d’investissement) a migré le 12 mars de Londres vers Euroclear Bank à Bruxelles, c’était prévu depuis longtemps mais ce n’en est pas moins une perte d’activité.

Sur les 9 millions d’habitants de la métropole de Londres, 700 000 seraient partis entre l’été 2019 et l’été 2020. La Covid y est probablement pour quelque chose, mais pas seulement.


Question défense, le Royaume-Uni garde une grande importance et reste un partenaire très apprécié par les armées françaises. La déclaration de Saint-Malo (Jacques Chirac et Tony Blair) en faveur d’une autonomie européenne de défense avait beaucoup rapproché les deux forces et cela subsiste, d’autant plus que les deux pays disposent de l’arme nucléaire – le Royaume-Uni vient d’ailleurs de décider de renforcer son arsenal nucléaire de façon importante. Le Royaume-Uni est évidemment plus que jamais membre de l’OTAN.


Mais c’est peut-être en politique intérieure que les nuages sont les plus menaçants pour le Royaume-Uni.



L’accord de fin décembre 2020 a ravivé les velléités d’indépendance de l’Écosse, qui en juin 2016 avait voté à 62 % contre la sortie de l'Union européenne . « Nous ne voulions pas quitter l’Union et espérons vous rejoindre bientôt en tant que partenaire à part entière », a déclaré dès le 2 janvier sa dirigeante Nicola Sturgeon dans une tribune adressée à des agences de presse de l’UE. Et dans un tweet adressé à l'UE : "L’Écosse sera bientôt de retour, laissez la lumière allumée".

Boris Johnson est fermement opposé à un nouveau référendum en Écosse sur cette question, et l’accord du Parlement britannique est de toute façon nécessaire pour l’organiser. Cependant un sondage mi-décembre 2020 en Écosse donnait 58 % pour l’indépendance, le Parlement écossais sera renouvelé en mai et le Parti national écossais est donné largement en tête. Si cela se confirme il pourrait renforcer la pression sur Londres pour accepter un deuxième référendum.

Un détail amusant, Boris Johnson a déclaré en réponse à Nicola Sturgeon, le 3 janvier : «Je suis opposé à l'organisation d'un nouveau référendum sur l'indépendance écossaise. D'après mon expérience, les référendums dans ce pays ne sont pas des événements particulièrement joyeux »… , effectivement, les Britanniques se mordent peut-être les doigts d’avoir voté « leave » en juin 2016… mais ce n’est probablement pas ce que voulait dire le Premier ministre, ou alors c’est de l’humour british au 3ème degré !!


Du côté de l’Irlande du Nord la situation a aussi de quoi inquiéter Londres. Pas seulement parce que cette partie du Royaume-Uni a voté à 56 % pour rester dans l’UE en juin 2016. mais surtout parce que l’opinion y est de plus en plus favorable à une réunion avec la République d’Irlande, restée dans l’Union européenne. Le statut particulier de l’Irlande du Nord, qui évite toute frontière visible avec la République d’Irlande, est peut-être une des explications à cette évolution. Le parti républicain Sinn Fein (qui milite pour une seule Irlande) a beaucoup progressé dans l’opinion nord-irlandaise et les unionistes (au sens union avec le Royaume-Uni) perdent de l’importance.

Chaque jour 30 000 personnes franchissent la frontière (peu visible puisque non physique) entre les deux parties de l’Irlande, pour travailler, faire des achats… en passant de l’euro en République d’Irlande à la livre sterling en Irlande du Nord.

En dehors des ces questions de politique intérieure, la situation particulière de l’Irlande du Nord « qui n’est plus dans l’UE mais reste dans le Marché unique européen » crispe des tensions entre le Royaume-Uni et l’UE,

La Commission européenne accuse Londres d’avoir violé les règles de l’accord de Brexit, plus précisément les règles douanières vers l’Irlande du Nord. Elle a annoncé le 15 mars avoir envoyé une lettre de mise en demeure au Royaume-Uni, lui donnant un mois pour transmettre ses observations. L’origine de cette procédure est la décision unilatérale de Londres de reporter certains contrôles douaniers en Irlande du Nord. Le gouvernement britannique avait annoncé le 3 mars un report de 6 mois - jusqu'au 1er octobre - de certains contrôles controversés sur l'arrivée de marchandises en Irlande du Nord depuis l'île de Grande-Bretagne.


L’équipe de négociation UE – Royaume Uni dirigée par Michel Barnier a cessé ses travaux début mars, puisque l’accord post-Brexit avait été conclu. Reste que les divergences d’interprétation des 1 300 pages de cet accord donneront probablement de multiples occasions de controverses et de batailles juridiques.


Pour terminer, quelques données surprenantes sur la personnalité de Boris Johnson, né en 1964.

Tout d’abord son vrai prénom est Alex (Alexander), dans sa jeunesse il a adopté Boris, son 2ème prénom, parce que c’était plus original .

Il connaît très bien Bruxelles et les institutions européennes !

- son père, Stanley Johnson, a été fonctionnaire européen de 1973 à 1994. Boris a vécu 2 ans de son enfance à Bruxelles (1973-1975), il a fréquenté l’école européenne de Bruxelles, où il a appris le français. Son père est resté très attaché à l’Union européenne, il aurait voté contre le Brexit et aurait déclaré vouloir demander la nationalité française…

- lui-même a été journaliste, correspondant pour l’Europe à Bruxelles du Daily Telegraph de 1989 à 1994 !! Ses articles se moquaient fréquemment des institutions européennes, souvent pour des motifs qu’il inventait ou au moins déformait ; ses papiers plaisaient à Margaret Thatcher et aux eurosceptiques. Cela l’a fait connaître au parti conservateur.


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