La diplomatie du fromage


Connaissez-vous le halloumi ? Sans doute pas encore, mais il devrait bientôt être davantage présent sur nos tables et dans nos menus. Il s’agit tout simplement d’un fromage chypriote qui va enfin disposer d’une AOP (Appellation d’origine protégée).


La notion d’appellation d’origine est une vieille spécialité française, avec l’AOC (C pour « contrôlée »), dont l’extension plus récente au niveau européen est l’AOP : l’AOP donne une protection juridique dans toute l’UE . Certes, même avant la création de l’AOP les autres États-membres ne manquaient pas d’idées pour protéger leurs productions traditionnelles, pensons à la loi sur la pureté de la bière (Reinheitsgebot) qui a permis à l’Allemagne de batailler pendant des décennies avant de baisser pavillon (*). Mais il est vrai que l’ensemble de l’Europe a fini par trouver l’idée sexy et non seulement par l’adopter, mais par l’inclure dans les négociations commerciales, comme on l’a vu encore pour le CETA (accord commercial avec le Canada).

Alors ce halloumi ? Protégé par une AOP, donc, mais quoi de plus banal ? C’est juste que l’AOP s’appliquera au halloumi, produit à Chypre « sud », la partie de l’île qui est réellement membre de l’UE (**), mais aussi au hellim, qui est le même fromage, mais produit dans la partie nord, la soi-disant RTCN (pour République Turque de Chypre du Nord). Or la RTCN n’est reconnue que par la seule Turquie d’Erdogan. Et les négociations qui finalisent aujourd’hui cet accord sur le halloumi/hellim nécessitaient l’approbation du parrain turc, laquelle était, on s’en doute, loin d’être acquise.


Mais la RTCN a su faire valoir que la reconnaissance du hellim dans le cadre de l’AOP constituait pour le nord de Chypre un enjeu de développement important (et ce vrai-faux pays en a bien besoin) ; en contrepartie, la RTCN accepte les règles qui prévalent en Europe pour tout produit agricole transformé, qu’il s’agisse de normes sanitaires ou de bien-être animal.


Quel est l’enjeu, en fait ? Ni plus ni moins que la réunification de l’île. Celle-ci n’est pas pour demain, mais de l’avis des spécialistes, l’accord sur le halloumi est un pas considérable. Et ce qui l’a rendu possible, c’est l’application de ce que certains appellent la "méthode Monnet", laquelle consiste à utiliser un accord d’apparence technique pour ouvrir la voie à une coopération politique plus profonde.

Avec tout le respect que nous devons à la mémoire de Jean Monnet, il n’est pas inconvenant de rappeler que cette même méthode a été utilisée sans discontinuer tout au long des dix années de la présidence Delors de la Commission européenne (et encore par la suite, quoique avec moins de fermeté), et qu’elle a permis des avancées considérables sur lesquelles il n’a plus été question de revenir ensuite.

C’est ainsi que l’Europe avance, comme l’avait prédit Robert Schuman en son temps : « par des réalisations concrètes, créant d'abord une solidarité de fait ».

Un même fromage, commercialisé sous deux noms quasi-identiques, produit selon des normes identiques dans deux « pays » que tout unit et tout sépare à la fois : voilà bien une réalisation concrète, dont l’importance échappe au grand public, et qui pourtant prépare un avenir meilleur pour des populations durement touchées par l’aveuglement de dirigeants.


Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute !


(Pour en savoir plus, et source : dossier « Halloumi » dans Libération du 28/4)


(*) Cette loi édictée en Bavière il y a plus de 500 ans imposait trois ingrédients exclusifs pour la bière : orge, houblon et eau.

(**) Pour l’UE, toute l’île de Chypre forme un seul état, membre de l’UE depuis 2004, mais la partie nord occupée par l’armée turque depuis 1974 n’applique évidemment pas les textes européens.

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